Témoignages

    Zèbre sénior, le témoignage de Maryvonne, 68 ans.

    20 février 2019

    Durant de longues années, on parlait des « enfants précoces », sans trop se soucier de ce qu’ils devenaient, une fois adultes. Aujourd’hui, on s’intéresse de plus en plus à ces adultes. Les livres, blogs ou articles à leur sujet sont de plus en plus nombreux, et tant mieux ! Mais récemment, j’ai reçu un message d’une lectrice du blog, une adulte, oui, mais une adulte de plus de 70 ans. Elle me racontait que les articles sur la vie amoureuse ou la vie professionnelle lui permettaient de relire différemment sa vie, mais elle me racontait aussi qu’aujourd’hui, elle est retraitée, et bien que ces interrogations sur la place au travail l’intéressent tout de même, ce ne sont pas ses principales préoccupations.

    Elle, du haut de ses 77 ans, se demande plutôt comment supporter le fait que la tête tourne à toute vitesse alors que le corps ralentit, comment calmer son hypersensibilité pour rester forte tout en voyant ses proches partir, les uns après les autres, comment ne pas être angoissée par la mort, ou par la possibilité que la tête ne fonctionne plus comme avant. Ses interrogations m’ont touchée. Je n’y avais pas pensé. Alors, j’ai cherché des informations, rencontré quelques zèbres « sénior », discuté avec eux, et j’ai eu envie de vous partager tout cela.

    La lectrice avec laquelle j’ai discuté n’a pas souhaité témoigner, c’était encore trop frais pour elle. Mais d’autres zèbres sénior ont répondu à mon appel. Parmi eux, Maryvonne, 68 ans.

    Maryvonne, 68 ans, surdouée, témoigne.

    Elle vient tout juste de mettre un nom sur sa différence, et m’a raconté un petit bout de sa vie. Pas tout, car sa vie est un roman, comme elle dit ! Nous avons échangé par email, c’était plus facile pour elle, ça lui permettait d’aller boire un petit café entre deux mails pour calmer les émotions. J’avais l’impression d’écouter ma grand-mère me raconter la vie, le passé. C’était un partage inspirant. Un partage, parce que si j’avais l’impression qu’elle me donnait beaucoup en me racontant son parcours, elle m’expliquait qu’elle recevait aussi. Car « ça fait du bien, ce sentiment d’intéresser quelqu’un ».

    Voici donc quelques réflexions partagées par Maryvonne, qui vient tout juste de mettre un nom sur sa différence, après « 68 ans d’errance malheureuse ».  

    Maryvonne s’est toujours sentie différente, inadaptée, décalée, et ce décalage, elle n’était pas seule à le percevoir. Elle a toujours été décrite comme :

    Et surtout :

    Mais c’était une autre époque. A l’époque, elle devait écouter les adultes, se taire, être polie, à ses nombreuses questions existentielles on lui répondait « cesse de poser des questions idiotes », et à ses « pourquoi ? » on lui répondait… :

    Enfant surdouée dans les années 1950

    C’était comme ça. Elle en a beaucoup voulu à sa mère, la figure dominante de la famille, qui lui répétait sans cesse qu’elle n’était pas comme les autres. Qu’elle n’était pas normale. Mais si Maryvonne se savait décalée, elle ne s’est pas demandé pourquoi. Parce qu’elle était certaine d’en être responsable, d’être coupable de la situation.

    « J’ai toujours pensé que je devais faire des efforts, et je les ai faits… seulement plus je faisais des efforts plus j’étais mal. »

    C’est après 68 ans de mal-être avec elle-même et avec les autres, après 9 enfants (4 de « fabrication maison » comme elle dit, et 5 enfants handicapés adoptés), un alcoolisme actif (27 ans de sobriété désormais !), des psychothérapies et traitements divers pour dépression, bipolarité ou troubles borderline, que Maryvonne décide d’essayer de comprendre les raisons de ses difficultés, en se reconnaissant dans le profil de certains de ses petits-enfants, détectés zèbres, autistes Asperger, ou ayant des troubles dys ou de l’hyperactivité. A 68 ans, elle se rend dans un centre spécialisé dans le Haut Potentiel et les troubles du spectre autistique, et là : « BADABOUM », comme elle m’écrit.

    Elle est détectée à Haut Potentiel Intellectuel, et les tests pour définir son appartenance aux troubles du spectre autistique sont en cours. Après 68 ans d’errance malheureuse, elle m’écrit : « quelle violence je me suis infligée ! ». Toute sa vie, elle s’est sur-adaptée à ce monde qui n’était pas le sien, a essayé de rentrer dans un costume qui n’était pas le sien non plus, vestimentairement, socialement… Pourtant, elle a réussi sans le savoir à trouver un travail plutôt adapté à son fonctionnement. Elle enseignait dans une classe spéciale pour personnes handicapées lourdes mais non physiques, et me racontait avec un sourire que je devine derrière ses mots à quel point c’était une véritable histoire d’amour, ses élèves et elle. Car ils avaient besoin de rituels, comme elle. La communication était vraie, juste, sans filtre. Et ça lui allait bien. Elle adorait son métier, dans sa classe, porte fermée, avec ses  « poussins », sans ses collègues.

    Institutrice bien dans sa classe, porte fermée, avec ses élèves handicapés.

    Ils se comprenaient mutuellement. Elle avait le sentiment d’être acceptée, sans masque. Et en retour, elle faisait tout pour que ses élèves se sentent aimés avec leur différences. Ses collègues la taxaient d’originale, encore, et se demandaient comment elle tenait dans cette classe.  

    Aujourd’hui, elle comprend pourquoi elle était si bien là-bas. Et si mal ailleurs. Depuis qu’elle SAIT, elle a accepté, fait la paix avec elle-même, avec sa mère aussi, bien qu’elle ne soit plus là, elle s’accepte avec ses différences, et surtout, elle comprend. Elle avait besoin de m’écrire dans ses mails qu’aujourd’hui elle savait. Qu’elle n’était pas folle. Pas méchante. Elle est seulement zèbre, peut-être Asperger, mais normale dans sa différence.

    A 69 ans maintenant, elle apprend à se connaître, et surtout, avec l’aide d’un psy, elle apprend à se respecter. Et ça, ça n’a pas de prix, je crois. Pour tous ceux qui seraient tenté d’en savoir plus sur leur fonctionnement mais qui ne le font pas car « à mon âge, à quoi bon ? », j’ai envie de leur faire lire cette petite phrase.

    Comprendre son fonctionnement à 68 ans, relire sa vie avec ces nouvelles données, j’imaginais bien que ça devait bouleverser pas mal de choses. Et je me demandais comment l’entourage, ses enfants en l’occurence, pouvaient le percevoir. Est-ce qu’ils verraient ça comme une lubie ? Comme quelque chose d’inutile ? Est-ce qu’ils seraient heureux pour leur maman ? J’ai posé la question à Maryvonne. Elle m’a répondu qu’elle avait souhaité en parler à ses enfants « fabrication maison », mais que soit ils ne veulent pas en parler, soit ils lui en veulent, car pensent que c’est à cause d’elle que leurs enfants à eux sont « comme ça ». J’ai trouvé ça triste. Mais elle était plus forte que moi. Elle m’écrivait avec une profonde sagesse qu’elle comprenait qu’avoir une maman hors normes, difficile à suivre, alcoolique durant un temps, n’était pas facile à accepter.

    « J’ai élevé mes 9 enfants seule. Ils me permettaient de garder la tête hors de l’eau. Tant que j’avais mes enfants autour de moi, je ne pensais qu’à eux, ça m’évitait de penser à moi. J’ai vécu une belle histoire avec eux. Pas facile, sans doute, mais riche en expériences humaines. Et puis, un jour, la vie s’arrange pour que vous vous retrouviez face-à-face avec vous-même. Depuis quelques mois, je veux m’occuper de moi (parce que je le vaux bien), et ils sont adultes. Chacun son tour… Ils feront leur chemin. »

    Maintenant qu’elle est en paix avec elle-même, nous avons quitté le passé pour discuter un peu du présent. De la vieillesse. Et même de la mort. C’est toujours avec une grande sagesse que Maryvonne a répondu à mes questions.  

    « Vieillir, c’est tellement difficile. Mon petit corps fatigué ne correspond plus en rien à ce qui tourne dans ma tête ! Je suis artiste peintre, j’adore les formats monumentaux, mais cela devient compliqué physiquement »

    Maryvonne est beaucoup plus vite fatiguée, mais son cerveau, lui, est toujours en demande d’apprendre, de chercher, de comprendre. Alors que la concentration est toujours là, elle doit cesser ses recherches un moment pour se reposer, tant elle est assommée par la fatigue.

    Elle aime la musique, les concerts à l’orchestre philharmonique, le théâtre, l’opéra… mais les sorties le soir sont désormais payées par des douleurs physiques le lendemain. Et ça, c’est un peu difficile à accepter. Sentir son corps s’essouffler. Ralentir. Voir, peut-être, au bout d’un moment, l’empêcher de faire ce qu’elle aime. Ce qui la rend heureuse.

    « J’ai très peur de ne plus pouvoir me nourrir la tête. Cela me fait peur au point d’imaginer arrêter le jeu moi-même si je dois vivre sans pouvoir continuer à assumer mon besoin d’apprendre»

    J’ai été très émue par son histoire, par sa sagesse, par ses angoisses aussi. Je trouve que c’est une belle leçon de vie, et j’espère qu’elle vous plaira. Si vous souhaitez lire d’autres témoignages, retrouvez celui d’Angélique, zèbre Asperger, ou celui d’Eric, 49 ans, adulte récemment détecté surdoué, qui a témoigné l’an dernier !

    livre surdoué illustrations
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